Automobile : la chute de l'empire américain

Marc Chevallier
Alternatives Economiques n° 272 - septembre 2008
Evolution des ventes d'automobiles sur le marché américain au 1er semestre 2008, en %
Part de marché des principaux constructeurs aux Etats-Unis, sur les sept premiers mois de 2007 et 2008
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L'envolée des prix du pétrole a eu raison de la passion des Américains pour les grosses voitures énergivores. Et fait plonger General Motors, Ford et Chrysler dans le rouge.

Le 4 août dernier, Barack Obama tenait meeting à Lansing dans le Michigan. Détaillant son plan sur l'énergie, le candidat démocrate a prôné une réduction de la consommation d'électricité aux Etats-Unis de 15% d'ici à 2020. L'envolée des prix de l'énergie bouscule en effet l'american way of life. Le choix de Lansing pour délivrer ce discours a lui-même valeur de symbole: la ville est un bastion historique de l'industrie automobile américaine. General Motors, qui y possède des bureaux et des usines, est ici le troisième employeur, après le gouvernement et l'université. Jadis, fleuron de l'économie américaine, cette industrie est pourtant aujourd'hui menacée de disparition. En juillet 2008, les ventes d'automobiles aux Etats-Unis ont atteint leur plus bas niveau depuis seize ans.

Mauvaise stratégie

C'est la déroute pour les Big Three, les trois grands constructeurs américains. General Motors (GM), qui a perdu sa place de numéro un mondial au début de l'année au profit du japonais Toyota, enregistre un recul de 27% de ses ventes sur un an. Pour Chrysler, la baisse atteint 29%, tandis que Ford s'en tire avec un petit - 15%. Les constructeurs américains paient le prix de leur stratégie: dans les années 90, pour résister à la pénétration des voitures japonaises sur leur marché, ils avaient misé surtout sur le développement de ce qu'on appelle les light trucks: les 4x4, pick-up et autres SUV (véhicules utilitaires sportifs, en bon français). De gros véhicules très prisés par les automobilistes américains (et aussi, jusqu'à ces derniers mois, par ceux des autres pays développés) sur lesquels les constructeurs réalisent une forte marge.

Mais avec l'envolée des prix du pétrole, les comportements des consommateurs ont changé en l'espace de quelques mois: ils ne veulent plus de ces véhicules trop gourmands en essence. Elément aggravant dans la déconfiture des Big Three: le leasing, en français la location avec option d'achat. Cette technique permet d'utiliser un bien en tant que locataire pendant une durée convenue et de décider d'en devenir ou non propriétaire à la fin de la période de location. Ce type de contrat représente un cinquième des ventes des constructeurs aux Etats-Unis. Jusqu'ici, c'était un puissant moteur pour l'industrie: au terme de leur contrat de location, nombre d'automobilistes choisissaient en effet de ne pas acheter leur véhicule mais de souscrire un nouveau contrat pour une voiture neuve. Le constructeur, quant à lui, revendait le véhicule sur le marché de l'occasion. Cette dynamique s'est enrayée avec les sommets atteints par le prix de l'essence. Au terme du contrat, de plus en plus d'automobilistes rendent leur 4x4 énergivore et les constructeurs se retrouvent submergés de véhicules dont la valeur est en chute libre sur le marché de l'occasion.

Le boulet des retraites

De plus, les constructeurs américains traînent comme un boulet leurs engagements pour la retraite et les soins de santé de leurs employés. Aux Etats-Unis, le système des retraites est en effet très peu mutualisé: chaque grande entreprise ou chaque administration prend en charge l'essentiel des retraites de ses salariés, en plaçant chaque année de l'argent dans un fonds de pension. Le système fonctionnait correctement tant que le nombre de cotisants, c'est-à-dire de salariés actifs, compensait la masse des anciens salariés. La baisse drastique des effectifs dans l'industrie automobile rend désormais la situation explosive, surtout que dans le même temps, l'espérance de vie s'allonge et que les frais de santé ne cessent de s'élever.

Fin 2006, ces engagements pesaient 27 milliards de dollars dans le passif de Ford et 45 milliards dans celui de GM. Deux fois les fonds propres de Ford et trois fois ceux de GM. Il était donc vital pour les Big Three de réduire ces engagements. En novembre 2007, ils sont parvenus à un accord avec l'United Auto Worker (UAW), le principal syndicat automobile américain: les constructeurs ont chacun mis en place un fonds indépendant de l'entreprise pour gérer ces dépenses, un Veba (Voluntary Employees Beneficiary Association). Ces trois fonds devraient gérer au total environ 54 milliards de dollars d'engagements.

Le principal changement réside dans le passage d'un système de prestations garanties, selon lequel les constructeurs s'engageaient à rembourser les frais de santé de leurs retraités, à un système dit "à contributions définies", où leurs obligations se cantonnent à abonder le fonds en charge de ces dépenses. Laissant au fonds le soin de déterminer le niveau des prestations dont peuvent bénéficier ses cotisants en fonction de ses recettes. Les Big Three devraient ainsi économiser 7 milliards de dollars par an.

Mais la dégradation accrue de leurs comptes les poussent désormais à des mesures encore plus brutales: GM a décidé en juillet dernier qu'à partir de janvier 2009, elle ne fournirait plus de couverture santé à ses cols blancs retraités de plus de 65 ans. Laissant des milliers de retraités avec pour seule couverture, celle, minimale, du programme public Medicare.

Restructurations sans fin

GM, le champion du 4x4, est aujourd'hui le plus mal en point. Après Ford, qui a subi des pertes de 8,6 milliards de dollars au deuxième trimestre 2008, GM a annoncé début août la troisième plus grosse perte de son histoire: 15,5 milliards de dollars sur le second trimestre. Le déficit accumulé par le constructeur depuis 2004 atteint 70 milliards de dollars! Conséquence: le géant ne valait plus en Bourse que 6 milliards de dollars en août. Quand Google pèse désormais 120 milliards…

Du coup, les plans de restructuration s'enchaînent sans fin chez GM. Ses effectifs avaient déjà fondu de 352 000 personnes en 2001 à 266 000 en 2007. En juin 2008, on a appris que 19 000 ouvriers supplémentaires s'apprêtaient à pointer au guichet des départs. Et en juillet, l'entreprise a décidé de se séparer de 6 400 de ses cols blancs, soit 20% de ses ingénieurs, concepteurs, comptables ou personnels administratifs. Quatre usines produisant des 4x4 devraient fermer et GM cherche à tout prix à vendre sa gamme Hummer, des 4x4 très lourds dérivés des véhicules blindés américains. La firme veut aussi mettre la gomme sur la réduction de la consommation des modèles existants et sur le développement de moteurs hybrides (*) .

Marasme général

Pas sûr toutefois que cela suffise à lui épargner la faillite. Des analystes financiers, comme ceux de la banque d'affaire Merryll Linch, la considèrent désormais comme possible. La trésorerie (*) de GM fond en effet comme neige au soleil: 3,6 milliards de dollars de liquidités se sont ainsi évaporés au cours du dernier trimestre, selon l'aveu même de la compagnie, à qui il ne reste plus que 21 milliards de dollars de cash.

Si le cas des constructeurs américains est particulièrement désespéré, il n'a pourtant pas de quoi réjouir leurs concurrents européens et asiatiques. Les japonais Nissan et Toyota pâtissent eux aussi du marasme du marché américain, où ils sont bien implantés. Toyota n'a certes jamais autant écoulé d'exemplaires de sa Prius hybride, mais jusqu'à peu il y vendait aussi beaucoup de 4x4. Renault et PSA, absents du marché américain, ont vu leur activité soutenue par l'instauration du système du bonus-malus écologique en France et en Allemagne. Ce qui stimule les ventes de petits modèles dans lesquels ils sont spécialisés. Mais ils ont tous les deux fait l'erreur de sortir récemment leur propre modèle de 4x4. Renault bon dernier, avec son Koléos lancé en juin.

Et les perspectives à court terme ne sont pas bonnes non plus sur le Vieux Continent: en juin, la consommation de carburant a baissé de 10% en France par rapport à l'année précédente. Et les sociétés d'autoroute ont vu leur fréquentation reculer pour la première fois de leur histoire. Est-ce seulement un accident? Pas sûr. Selon une étude du ministère de l'Ecologie (1), les déplacements de plus de 100 km avaient déjà reculé pour la première fois en 2006. Et surtout, tous les constructeurs savent qu'ils n'ont pas de réponse miracle face aux problèmes du pétrole cher et du réchauffement climatique.

    * Moteur hybride : moteur associant un moteur à explosion classique et un moteur électrique, permettant de réduire sensiblement la consommation

    * Trésorerie : somme de tous les avoirs et dettes à court terme d'une entreprise

Marc Chevallier
Alternatives Economiques n° 272 - septembre 2008
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