Les perturbateurs endocriniens bousculent la toxicologie

Martine Rossard
Santé & Travail n° 079 - juillet 2012

Les perturbateurs endocriniens perturbent aussi la toxicologie : leurs effets à très faible dose passent inaperçus dans les modèles classiques de cette discipline. L'enjeu est considérable pour la santé publique et la santé au travail.

Faut-il complètement revoir le modèle " dose-effet " utilisé depuis des siècles en toxicologie et qui veut que les effets d'une substance dangereuse soient proportionnels à la dose absorbée ? La question se pose pour les perturbateurs endocriniens, définis comme " des substances qui, interférant avec les fonctions du système hormonal, risquent d'influer négativement sur les processus de synthèse, de sécrétion, de transport, d'action et d'élimination des hormones ". Concernant ces substances, " il existe une controverse scientifique sur les effets à faible dose ", constate le Pr Gérard Lasfargues, directeur général adjoint scientifique de l'Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail (Anses). " Plusieurs études montrent que la courbe des effets n'est pas monotone [progressive, NDLR], explique-t-il. Certains perturbateurs endocriniens ont ainsi des effets à faible dose qui disparaissent à forte dose. "

Altérations du métabolisme

Ce débat d'experts a des prolongements très concrets sur la protection des populations dans l'environnement et au travail. Il a été au coeur de la 3e conférence PPtox (pour " programmation prénatale et toxicité "), organisée à Paris du 14 au 16 mai par la Society of Toxicology, association basée aux Etats-Unis, en partenariat avec l'Anses et l'Alliance nationale pour les sciences de la vie et de la santé (Aviesan).

Plus de 200 spécialistes ont échangé sur les effets néfastes que peut jouer l'environnement sur le développement prénatal et périnatal. De nombreuses études expérimentales et épidémiologiques tendent en effet à prouver que, à ces périodes vulnérables de la vie, des déséquilibres nutritionnels ou des expositions à des produits chimiques peuvent conduire à diverses altérations du fonctionnement cellulaire ou du métabolisme, qui génèrent des excès de risques de pathologies chroniques non transmissibles (maladies métaboliques, cardiovasculaires, neurodégénératives, cancers…). " On constate qu'il peut y avoir des répercussions tardives sur les personnes exposées ou sur la descendance d'enfants exposés in utero ", indique Gérard Lasfargues. Et les perturbateurs endocriniens sont en ligne de mire.

La liste des substances incriminées comprend nombre de produits chimiques comme les dioxines, DDT, phtalates, arsenic, bisphénol et autres ignifugeants, auxquels peuvent être exposés les consommateurs et des travailleurs, notamment dans l'industrie, la plasturgie, l'agriculture ou le nettoyage. Des études américaines signalent une corrélation entre l'exposition à l'arsenic in utero et une mortalité infantile accrue, un poids inférieur à la naissance et une moindre résistance aux infections infantiles. En Belgique, cette même exposition a été perçue comme un facteur de risque d'obésité et de troubles du métabolisme. Quant au désormais célèbre bisphénol A, présent dans des plastiques et résines, il est suspecté d'avoir des effets négatifs sur la reproduction et le système cardiovasculaire chez les humains et sur le métabolisme des souris mâles en cas d'exposition périnatale. Le bisphénol A a été interdit dans les biberons, d'abord en France puis dans l'Union européenne, mais cette substance s'avère courante dans de nombreux autres produits d'usage quotidien.

Effet cocktail

Les intervenants ont largement fait référence à l'épigénétique, qui étudie comment l'environnement et l'histoire individuelle influent sur l'expression des gènes et les modifications génétiques éventuellement transmissibles d'une génération à l'autre, sans pour autant altérer directement l'ADN. Et ils ont souligné l'effet cocktail, à savoir les interactions possibles entre différentes expositions, qui seraient partiellement responsables de l'augmentation du nombre de cas de cancers, d'obésité, de diabète, de troubles neurocomportementaux, de fibromes utérins, et de la baisse de la qualité du sperme.

Eviter l'exposition des femmes enceintes aux solvants

L'exposition de leur mère à des solvants durant la grossesse a-t-elle un impact sur le développement du système nerveux central des enfants ? Présentée lors de la conférence PPtox, une étude menée en Bretagne auprès de 3 005 femmes enceintes ayant une activité professionnelle et leurs enfants donne une réponse positive inquiétante. " A l'âge de 2 ans, on constate davantage de symptômes d'hyperactivité, de déficit de l'attention et d'agressivité ", déclare Fabienne Pelé, chercheuse à l'Institut de recherche en environnement, santé et travail de Rennes. " C'est une moyenne, on est sur l'infrachimique ", précise-t-elle. L'étude, réalisée avec l'aide du centre hospitalier universitaire et de l'Ecole des hautes études en santé publique de Rennes, montre que la neurotoxicité des solvants affecte non seulement les adultes, mais aussi la période prénatale, dans la mesure où les solvants, principalement absorbés par les voies respiratoires ou par la peau, passent la barrière placentaire. Une étude effectuée en 2008 sur cette même cohorte avait montré une corrélation entre le risque de malformation congénitale et l'exposition régulière de la mère à des solvants en début de grossesse. Il s'agit de la cohorte Pelagie (pour " Perturbateurs endocriniens : étude longitudinale sur les anomalies de la grossesse, l'infertilité et l'enfance "), suivie depuis 2002. Les deux études devraient conduire à approfondir les recherches afin de connaître les solvants les plus dangereux. Et, dans l'attente, à éviter toute exposition des femmes enceintes aux solvants.

Robert Barouki, directeur de l'unité pharmacologie, toxicologie et signalisation de l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) et coprésident de la conférence, a plaidé en faveur d'une protection rapide des femmes enceintes et des enfants face aux produits dont la nocivité est soupçonnée, sinon prouvée (voir encadré). " Il faudrait une uniformisation européenne et une actualisation de la liste des substances reprotoxiques du règlement Reach [1], car certains pays continuent à utiliser des produits déjà interdits dans d'autres ", estime-t-il.

Pour sa part, le toxicologue André Cicolella, conseiller technique à l'Institut national de l'environnement industriel et des risques (Ineris), exhorte à repenser d'urgence la politique de santé publique, " car on est désormais dans la certitude scientifique ". Président du Réseau environnement santé, il dénonce la présence du bisphénol A dans les tickets de caisse manipulés par les caissières. " Système U l'a abandonné, mais Carrefour l'a remplacé par le bisphénol S, également dangereux ", signale-t-il. Son mouvement prône l'interdiction du bisphénol dans tous les contenants alimentaires et celle des phtalates, accusés de réduire la fertilité masculine.

Beaucoup reste à faire pour mieux connaître les expositions et mesurer leurs effets dans les périodes prénatales et postnatales. " Concernant le remplacement des perturbateurs endocriniens, les industriels ne fournissent pour l'instant qu'un nombre limité de solutions de substitution ", regrette Gérard Lasfargues. " A ce jour, les expositions professionnelles sont encore peu investiguées, de même que leurs conséquences sanitaires ", affirme-t-il. Une déclaration de consensus, élaborée à l'occasion de la conférence PPTox, recommande de développer la prévention primaire et d'éviter les expositions aux produits chimiques pendant la grossesse.

 Notes
  • (1) Instauré en 2007 par la Commission européenne, le dispositif Reach vise à encadrer l'enregistrement, l'évaluation, l'autorisation et la restriction des produits chimiques.
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