Pour des stratégies de production moins délétères

Anne Flottes, psychodynamicienne du travail
Santé & Travail n° 092 - octobre 2015
couverture
Derrière l'étiquette : enquête dans les usines textiles au Bangladesh
octobre 2015

Le fait de produire des biens ou services nuisibles à la collectivité est délétère à terme pour l'équilibre psychique des salariés. Il est pourtant possible d'expérimenter des types et modes de production moins néfastes.

La finalité de l'activité d'un travailleur, la façon dont il produit et la nature de ses rapports aux destinataires de son travail, tout cela est intimement lié à la manière dont il est lui-même traité au travail ou dont il est amené à traiter ses collègues, ses proches… C'est ce qui ressort "en creux" de l'analyse de nombreuses histoires professionnelles. Avec de véritables enjeux de santé. Cette réalité est occultée. Et les appels répétés à remettre "de l'humain" ou "du collectif" dans le travail ne sont pas de nature à améliorer les situations.

Humain et collectif, le travail l'est déjà. Et c'est bien là le problème ! L'ergonomie a depuis longtemps démontré que, sans la mobilisation collective des travailleurs, rien ne pouvait être produit. Les objectifs, l'organisation et les procédures encadrant le travail et conçus par les directions sont en effet insuffisants et contradictoires, et seule l'intelligence créatrice déployée par les travailleurs permet d'y suppléer. Quant à la psychanalyse [1], elle révèle que les êtres humains sont tissés de pulsions contradictoires d'agressivité et d'amour : les ressorts de leur vitalité, et notamment ceux de leur engagement dans le travail, sont définitivement ambigus. Il est donc vain de prétendre rendre les hommes "bons". En revanche, il est possible de construire et de maintenir des conditions qui favorisent la transformation des penchants égoïstes en penchants sociaux.

Travailler contre le bien commun ?

Et dans cette dynamique, le travail occupe une place déterminante. Parfois pour le pire… Certaines productions, nous le savons tous, portent atteinte à la santé des consommateurs ou des travailleurs, épuisent l'environnement, suscitent des guerres… Or, pour qu'elles perdurent, il faut bien que des travailleurs acceptent de mettre leur savoir-faire au service de leur réalisation. Il en est de même pour des services inutiles, porteurs de risques, générateurs de discriminations… Comment en vient-on à se mobiliser ainsi contre le bien commun ?

Les discours tenus pour justifier ces activités tendent à déguiser les contraintes sociales en fatalité et à enrôler producteurs et consommateurs dans une guerre concurrentielle totale. Ils fonctionnent en excitant les mêmes pulsions : l'envie de toujours plus d'argent ou de consommation, la rivalité pour les honneurs et le pouvoir, la peur de l'autre et son retournement en domination.

Contrairement à ce que certains affirment, des collectifs soudés autour de ces ressorts de mobilisation peuvent être très performants, voire même vécus comme conviviaux… Du moins tant qu'aucun événement ne vient casser cette dynamique. Ce qui advient lorsqu'un ou plusieurs salariés passent brutalement de l'autre côté de la barrière, en se retrouvant dans la position de ceux ou celles qui ont pâti de leur activité. Ainsi, le vendeur de "n'importe quoi à n'importe qui" se retrouve lui-même dans la situation du consommateur trompé. L'éducateur ayant participé à la mise en accusation de "mauvais" parents rencontre des problèmes avec ses propres enfants. Ou encore le manager ayant justifié la restructuration de collectifs de travail "résistants au changement" finit par être dénigré pour "non-conformité" aux comportements attendus.

Lors de ces effondrements, la déception est doublée par la rage de s'être bercé d'illusions et la culpabilité de n'avoir rien voulu voir des souffrances infligées à d'autres. Suivant les personnes et le contexte, cette rupture peut provoquer une fuite en avant dans les relations d'exploitation et de concurrence, ou une polarisation sur la défense d'avantages statutaires, à défaut de pouvoir défendre un travail indéfendable. Elle peut aussi déboucher sur des pathologies, comme sur des réorientations radicales…

Alors, que faut-il produire, pour qui, comment ? Ces trois questions sont d'autant plus embarrassantes qu'elles sont à la fois indissociables et ne peuvent trouver de réponse incontestable et définitive, s'il s'agit d'oeuvrer pour le bien de tous. On peut en effet fabriquer des produits bio ou écologiques, bons pour l'environnement, mais dans des conditions désastreuses pour la santé des salariés. De même, ni la croissance ni la décroissance ne sont des gages d'un "travailler" supportable. Dans tous les cas, préserver la santé au travail n'est pas un objet en soi. C'est en cherchant laborieusement à construire des compromis sur ces trois questions, pour et avec les autres, que la santé et la satisfaction viennent "de surcroît" et de façon précaire.

Des entreprises à forte utilité sociale

Les expériences menées afin de travailler autrement et mieux sont impressionnantes par leur diversité, leur inventivité et les renoncements qu'elles supposent, mais aussi "décevantes" par l'impossibilité - d'ailleurs revendiquée - de les idéaliser en vue de les reproduire… A défaut donc d'être exemplaires, ces tentatives désignent cependant quelques passages obligés.

Qu'elles aient vu le jour pour conserver des emplois menacés ou explicitement pour porter d'autres valeurs, ces "entreprises" ne peuvent survivre en préservant leur altérité par rapport au système dominant qu'en répondant à une utilité sociale forte et de proximité, avec des moyens frugaux. D'où leur prise en compte des contraintes écologiques et leur souci de construire des réseaux d'entreprises complémentaires fonctionnant sur les mêmes principes.

Parallèlement, elles en viennent souvent à réinvestir entièrement les bénéfices, à modifier les rapports salariaux, à limiter significativement les inégalités de rétribution. Changer d'activité, coopérer est alors plus simple, ce qui facilite les solidarités techniques et les échanges sur le travail. Si la stimulation par l'argent et le pouvoir est réduite, le développement de la créativité, et du plaisir qui en découle, est favorisé par la possibilité de prioriser le long terme sur le court terme. Cette rupture par rapport à l'urgence est à la fois exigée et rendue possible par l'acceptation des délais que supposent des processus de décision respectant les divergences de points de vue. Enfin, la proximité plus grande avec les clients et usagers favorise la construction de meilleurs compromis sur la qualité de la production.

Certes, il est peu probable de voir de telles démarches se développer dans les grandes entreprises du marché mondial. Encore qu'il y existe des formes discrètes de subversion, d'"alliances avec les clients", permettant de préserver la satisfaction partagée des salariés, de la hiérarchie de premier niveau et des usagers. Nonobstant, les tentatives pour produire autre chose, autrement, semblent pouvoir s'accommoder de tous les statuts, s'adapter à toutes les activités de travail professionnel et domestique. Il ne tient donc qu'aux consommateurs, travailleurs et citoyens d'inventer d'autres pratiques et de cesser de soutenir des stratégies de production dont il devient clair qu'elles ne sont pas plus pourvoyeuses d'emploi… que de santé.

Article issu du dossier Changer le travail

 Notes
  • (1) Pour en savoir plus, lire, de Sigmund Freud, Le malaise dans la culture et Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort.
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