Quand l'industrie des pesticides manipule la science

Joëlle Maraschin
Santé & Travail n° 098 - avril 2017
couverture
Ces lobbies qui nous intoxiquent
avril 2017

Pour contrer les alertes scientifiques sur la toxicité des pesticides, les industriels financent des études plus favorables, discréditent celles qui ne vont pas dans leur sens et peuvent compter sur la bienveillance d'experts avec qui ils entretiennent des liens privilégiés. Enquête.

La manipulation de la science reste le premier cheval de Troie des fabricants de pesticides. Pour générer des données scientifiques favorables à leurs produits et influencer les décideurs politiques, les industriels adoptent plusieurs stratégies : partenariats public-privé pour orienter les programmes de recherche, embauches de scientifiques dans des cabinets de consultants travaillant pour l'industrie, financement direct d'études, de revues scientifiques, de sociétés savantes…

"Ces stratégies, élaborées par l'industrie du tabac, visent à entretenir le doute et à déséquilibrer le discours scientifique", analyse Stéphane Horel, journaliste au Monde qui a longuement enquêté sur le lobbying des industriels au niveau européen en vue de bloquer la réglementation sur les perturbateurs endocriniens. "Les industriels s'emploient à créer un corpus scientifique pour faire croire qu'il existe une controverse sur la question de leurs dangers", pointe pour sa part un épidémiologiste de l'association Sciences citoyennes.

Partenaires particuliers

Parmi les instruments de lobbying dans le champ scientifique, les organisations de défense de l'environnement citent régulièrement l'International Life Sciences Institute (Ilsi). Cette fondation, dont l'objectif affiché est de faire travailler ensemble les recherches académique et privée, publie de nombreuses études relatives à la santé humaine et environnementale. Des études qui, lorsqu'elles concernent les pesticides, évitent soigneusement d'en évoquer les effets sanitaires, ce qui n'est guère surprenant au regard des financements de la fondation. Elle reçoit en effet des fonds de géants de l'industrie des pesticides : Monsanto, Bayer, Syngenta, BASF…

Quant à la société savante de toxicologie Setac Europe, elle organise des congrès et ateliers de travail et publie deux revues scientifiques. Or elle compte parmi ses partenaires l'Ecpa (European Crop Protection Association), un regroupement de fabricants de pesticides, ou encore le Cefic (European Chemical Industry Council), organe de représentation des industries de la chimie au niveau européen. Un autre exemple de partenariat public-privé. "La toxicologie a toujours été le parent pauvre de la recherche. Pour faire fonctionner leur laboratoire, les chercheurs sont obligés de faire appel à des financements privés", constate Jean-François Narbonne, professeur honoraire de toxicologie à l'université de Bordeaux. Ce type de relation entre science et industrie est fortement encouragé depuis des années, voire imposé aujourd'hui par les grands organismes de recherche. Mais le fait de financer une étude peut parfois permettre d'en orienter les objectifs, voire les résultats.

Lorsque ce type de stratégie ne fonctionne pas, les industriels n'hésitent pas à jeter le discrédit sur les recherches qui menacent leurs intérêts. Robert Bellé, professeur émérite de biologie à l'université parisienne Pierre-et-Marie-Curie, a ainsi fait les frais d'une attaque en règle de ses recherches sur le glyphosate. Ce produit entre dans la composition du Roundup de Monsanto et d'autres herbicides. Le chercheur et son équipe ont publié depuis 2002 plusieurs études montrant les effets toxiques du glyphosate sur le fonctionnement des cellules. "Le POEA, un des composants du Roundup, augmente d'un facteur 1 000 la toxicité du glyphosate", précise le chercheur. En 2012, un chercheur embauché par Exponent, société de consultants américaine missionnée par Monsanto, publie à son tour dans une revue de référence un papier mettant en cause les résultats de Robert Bellé.

De la censure à la calomnie

Autre cas d'école : l'étude in vivo de Gilles-Eric Séralini, professeur de biologie moléculaire à l'université de Caen, sur des rats ayant consommé une eau de boisson contenant du Roundup. Celle-ci a mis en évidence des perturbations endocriniennes. Un an après l'avoir publiée, la revue Food and Chemical Toxicology décide de la retirer. Pour le professeur, que nous avons contacté, ce revirement s'explique par l'entrée au comité de rédaction de la revue d'un scientifique proche de Monsanto. Les résultats de cette étude ont depuis paru dans une autre revue scientifique.

Internet est aussi un puissant outil pour discréditer les chercheurs qui travaillent sur la toxicité des pesticides, voire les journalistes qui se sont fait l'écho de leurs travaux. Des sites d'information à l'indépendance douteuse frisent parfois la calomnie : tel chercheur serait un imposteur, tel autre appartiendrait à une secte… Reste enfin la répression. Les médecins qui témoignent publiquement de la toxicité des pesticides ne sont ainsi pas à l'abri d'une plainte auprès du Conseil de l'ordre. "Une de nos consoeurs a estimé devant les caméras de France 3 que l'augmentation des cas de maladies neurologiques observée chez ses patients pouvait être liée aux pesticides. Elle a fait l'objet d'une plainte de la part d'une filière fruits", signale Pierre-Michel Périnaud, médecin et président de l'association Alerte des médecins sur les pesticides (AMLP).

L'autre grand sujet relatif aux pesticides concerne l'expertise scientifique des agences sanitaires, notamment européennes, régulièrement suspectée d'être trop favorable aux industriels. A l'image de ce qui s'est passé pour le glyphosate. En mars 2015, les experts du Centre international de recherche sur le cancer (Circ) concluent que le produit est un "cancérogène probable" pour l'être humain. Quelques mois plus tard, l'Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa) infirme cette hypothèse et lui oppose une "cancérogénicité improbable". Les scientifiques du Circ ont analysé l'ensemble des données expérimentales et épidémiologiques publiées dans le monde. L'Efsa, elle, s'est appuyée sur des études conduites par les industriels et non publiées.

"Dans la réglementation actuelle, ce sont les fabricants qui doivent fournir les preuves expérimentales de l'innocuité de leurs produits. Or ces études sont classées secret industriel, les chercheurs académiques n'y ont pas accès et ne peuvent les mettre en débat", déplore Robert Bellé. Le scientifique a cosigné une lettre, avec une centaine d'autres chercheurs, pour dénoncer le positionnement de l'Efsa. En février dernier, une quarantaine d'ONG ont de leur côté lancé une initiative citoyenne européenne pour demander l'interdiction du glyphosate ainsi que, plus généralement, une évaluation des pesticides avec des études "publiées, commandées par les autorités publiques compétentes et non par l'industrie".

Et on en revient au problème de l'indépendance de la recherche. "Aucun de mes cinq projets de recherche sur le glyphosate n'a été retenu, poursuit Robert Bellé. Je n'ai pu continuer mes travaux qu'avec des financements d'associations de lutte contre le cancer." Tout récemment encore, un programme de recherche proposant d'identifier les expositions professionnelles aux pesticides chez les patients atteints de cancers hématologiques pris en charge par le centre hospitalier d'Avignon s'est vu refuser sa demande de financement par le ministère de l'Agriculture. Certains chercheurs soupçonnent là encore une action de lobbying des industriels.

Conflits d'intérêts chez les experts

De leur côté, plusieurs ONG, comme Corporate Europe Observatory (Observatoire européen des multinationales en français), Pesticide Action Network Europe (Réseau d'action contre les pesticides) ou Générations futures, en France, ont révélé les conflits d'intérêts des experts scientifiques de l'Efsa. Ces conflits d'intérêts ne sont pas interdits, puisque les chercheurs sont encouragés à tisser des partenariats avec l'industrie. Cela pose néanmoins un problème évident. Comment assurer une évaluation indépendante des risques liés aux produits industriels ?

Au début des années 2010, de nombreux experts de l'Efsa entretenaient des liens étroits avec l'Ilsi. Selon l'Observatoire européen des multinationales, "près de 60 % des experts de l'Efsa ont ou ont eu des liens avec les sociétés de biotechnologies, de pesticides ou de l'agroalimentaire". Suite aux pressions des ONG et de quelques eurodéputés, l'Efsa ne tolère plus ces conflits d'intérêts avec l'Ilsi. Mais la consultation des déclarations d'intérêts des membres du groupe de travail de l'agence sur les produits phytopharmaceutiques et leurs résidus (PPR), chargé d'évaluer les risques associés aux pesticides, montre que ces conflits sont toujours d'actualité. Ainsi, le vice-président du groupe, le chercheur universitaire Theodorus Brock, est engagé dans un programme de recherche financé pour moitié par l'Ecpa. Il a également été impliqué jusqu'en 2014 dans un programme de recherche financé par le Cefic. Plusieurs participants au groupe PPR sont par ailleurs membres de la société savante Setac Europe, partenaire de l'Ecpa et du Cefic.

"Nous pensions à tort que cette question des conflits d'intérêts des experts de l'Efsa avait été résolue. Force est de constater que les problèmes perdurent", s'insurge Martin Pigeon, de l'Observatoire européen des multinationales. Selon les ONG, ces conflits d'intérêts concernent aussi l'Echa, l'Agence européenne des produits chimiques, qui a rendu le 15 mars un rapport très attendu sur le glyphosate. Elle a estimé que le produit n'était ni cancérogène ni toxique pour la reproduction. D'après les associations, trois des experts ayant rédigé cet avis, dont le président du comité d'évaluation des risques de l'Echa, auraient des liens avec les industriels. Dans une lettre publiée sur son site, l'agence européenne souligne que les experts en question n'ont pas déclaré de conflits d'intérêts au regard du glyphosate.

"Propagande"

En France, l'Union des industries de la protection des plantes (UIPP), qui regroupe les fabricants de pesticides, continue à vanter leur innocuité. Dans ses communiqués, elle signale que les études épidémiologiques sur les agriculteurs français et américains ont conclu à "une meilleure espérance de vie et une moindre incidence globale des cancers". En omettant de préciser que les agriculteurs fument moins que le reste de la population. "En soixante ans, la toxicité moyenne des substances actives a été divisée par 8,5", défend Julien Durand-Réville, responsable santé de l'UIPP. Pourtant, plusieurs études récentes, dont une expertise collective de l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) de 2013, ont mis en lumière une augmentation du risque de certains cancers et maladies neurodégénératives - comme la maladie de Parkinson - chez les professionnels exposés aux pesticides.

Un constat alarmant que ne démentira pas le cultivateur Paul François, président de l'association Phyto-Victimes, qui rassemble des agriculteurs victimes d'atteintes à la santé liées aux pesticides. Ce dernier dénonce une "propagande" des industriels et un "chantage à l'emploi". "Les industriels font croire que les pesticides sont incontournables. C'est faux. Il a été montré qu'on pouvait diminuer de moitié la consommation de pesticides pour un rendement identique", assure-t-il.

Article issu du dossier Ces lobbies qui nous intoxiquent

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