Un levier pour l'action des élus du personnel

Fabien Gâche, militant syndical et Laurence Théry, directrice adjointe du travail
Santé & Travail n° 086 - avril 2014
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Libérer la parole sur le travail
avril 2014

En recueillant la parole des salariés sur les difficultés de leur activité et la façon dont ils s'en débrouillent, les élus du personnel peuvent les associer aux transformations nécessaires de leurs situations de travail et mieux construire leurs arguments.

Les représentants du personnel doivent s'intéresser de près à l'expression des salariés sur leur travail. L'enjeu n'est pas seulement de réduire l'écart qui peut les séparer du terrain. Il s'agit surtout de faire de la parole des salariés un levier d'action. Aujourd'hui confrontés à des obstacles grandissants, ces derniers mobilisent toujours plus leur intelligence et leur corps pour faire au mieux leur travail, parfois au détriment de leur santé. Ce faisant, ils opposent une forme de résistance positive face aux pressions et à la standardisation qui dégradent leur travail. Or cette résistance constitue un formidable potentiel d'action.

Cela suppose que les représentants du personnel arrivent à rendre visible le travail réel des salariés, à diffuser leur parole sur le sujet. Pas seulement en se faisant l'écho de leurs plaintes, mais en rendant compte aussi des tentatives qu'ils déploient pour bien faire leur travail. En construisant leurs interventions avec les salariés eux-mêmes, à partir du réel de leur travail, en les associant à l'élaboration de revendications visant à changer positivement leurs situations de travail, les élus du personnel se retrouvent en meilleure position pour les modifier.

La mise en évidence des réalités du travail les amène en effet à défendre des mesures nécessaires également pour l'efficacité de la production, l'amélioration du niveau de qualité, ou porteuses d'une réduction des coûts liés aux aspects contre-productifs des stratégies mises en oeuvre par les directions. Dans ces conditions, il est plus difficile pour ces dernières de contester le contenu de l'intervention des syndicalistes, au risque de devoir réfuter la parole des salariés, hiérarchie comprise, et au final de mettre en cause les objectifs qu'elles affichent elles-mêmes. Enfin, permettre aux salariés de regagner un contrôle, même partiel, sur leurs situations de travail, avec le sentiment d'y être pour quelque chose, est de nature à développer leur santé.

Produire du collectif

Au-delà de possibles transformations des situations de travail, la prise en compte de la parole des salariés permet aussi de produire du collectif. Soutenir une élaboration à partir des détails des situations de travail peut être l'occasion de penser collectivement avec les salariés ce qui se passe au travail. Cela permet de renforcer les liens développés avec eux. Dans un contexte où les représentants du personnel butent sur un processus d'individualisation du rapport au travail, il s'agit d'un enjeu majeur pour la pratique syndicale.

Pourtant, rien ne va de soi. Recueillir la parole des salariés n'est pas simple. La proposition de les rassembler dans des espaces de discussion collectifs sur le travail ne garantit pas qu'ils s'y expriment sur ce dernier. De même que la production de comptes-rendus des échanges ayant lieu dans ces espaces ne garantit pas qu'il en soit fait quelque chose. Concernant ces espaces, certains prérequis doivent être respectés, et surtout portés par les représentants du personnel. Il s'agit d'y parler du travail et non de ce qui l'encadre, d'éviter de porter des jugements ou de dévier le débat sur des comportements "fautifs", de poser donc un cadre de confiance et de bienveillance et, enfin, de garantir que la parole entendue engage ceux qui l'entendent.

Ces espaces de discussion peuvent permettre aux représentants du personnel de "reprendre la main" dans le jeu des relations sociales, mais à la seule condition de faire un long détour par l'échange direct avec les salariés. C'est aussi le seul moyen d'éviter leur détournement possible par un encadrement soucieux de cadrer, voire de contenir le dispositif. Les élus du personnel doivent donc chercher la discussion sur le travail avec les salariés, sur le terrain. Dans cette démarche, ils n'ont rien à proposer. Ils se présentent aux salariés comme cherchant à comprendre et approfondir. Comprendre quoi ? Le syndicaliste est censé connaître le travail des salariés ! Mais dans les faits, tant qu'il n'est pas allé voir, il n'en sait pas grand-chose. Il ne peut saisir à distance les difficultés que rencontrent les salariés et la façon dont ils s'en débrouillent. Ces échanges plus personnels avec les salariés permettent de comprendre qu'ils ne font pas que subir les situations, qu'ils sont actifs et déploient des trésors d'inventivité, malgré les contraintes. Et ensuite de le montrer. C'est un vrai levier pour les intéresser à l'action. Les représentants du personnel peuvent formaliser ces paroles individuelles, avant de retourner voir les salariés et engager une nouvelle discussion avec eux, mais cette fois en collectif. Cet aller et retour entre l'individuel et le collectif permet de dégager ce qu'il serait important de soutenir, de mettre en avant ou de contester, avec de solides arguments et un collectif soudé derrière.

Précieux enseignements

Par ailleurs, les élus du personnel doivent veiller à mettre en relation cet effort d'élaboration collective sur le travail avec leur action dans les instances représentatives du personnel. Les enseignements qu'ils en tirent sont précieux, notamment pour les discussions en CHSCT. Les arguments déployés dans cette instance ne sont plus seulement sur le registre de la plainte, mais aussi sur celui de l'efficacité, les élus du personnel pouvant faire valoir les stratégies mises en oeuvre par les salariés pour sortir la production malgré les problèmes d'organisation. Cela nourrit autrement leur action et le débat avec la direction.

Par exemple, chez ce constructeur automobile, un certain nombre de dysfonctionnements sont repérés par les salariés d'une ligne de production. Le boîtier de perçage d'une machine est usé, occasionnant du jeu et des trous désaxés. La machine de contrôle reste en panne, suite au départ non remplacé du salarié qui savait la réparer. D'où le renfort d'un quatrième salarié chargé de contrôler visuellement les pièces. Au final, en moyenne 15 % à 18 % des pièces sont envoyées au rebut. Les salariés affectés au tri des pièces expriment leur dégoût d'un tel gaspillage, surtout au vu de leurs efforts pour compenser une organisation déficiente. Ils décrivent leur peur, après plusieurs heures de contrôle, de laisser passer une pièce défectueuse. Forts de cette analyse, coconstruite avec les salariés, les représentants du personnel au CHSCT ont en main de sérieux arguments pour faire le lien entre ce travail en "mode dégradé" et certaines atteintes à la santé : fatigue, stress, troubles musculo-squelettiques…

Les expériences menées dans différentes entreprises ont permis la prise en compte plus ou moins partielle par les directions de revendications élaborées collectivement par les salariés. Le poids de leur parole, de leur expertise incontestable apparaît comme l'élément déterminant permettant de faire évoluer positivement les choses. En portant cette parole, les équipes syndicales deviennent un outil non seulement de restauration du pouvoir d'agir des salariés sur leur travail et son organisation, mais aussi de préservation de leur santé au travail.

Article issu du dossier Libérer la parole sur le travail

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