Un mauvais procès ?


Santé & Travail n° 099 - juillet 2017
couverture
Managers au bords de la crise de nerfs
juillet 2017


Dans votre dernier numéro, l'article intitulé "Le masquage scientifique des cancers professionnels" et signé par Annie Thébaud-Mony et Philippe Davezies présente Richard Doll comme "un médecin épidémiologiste dont les liens étroits avec les industriels de l'amiante, de la chimie et du nucléaire ont façonné la carrière". Or Sir Richard Doll est probablement l'un des plus grands épidémiologistes du XXe siècle. C'est lui qui a publié en 1955 le premier article important mettant en évidence le rôle de l'amiante dans le cancer pulmonaire, alors qu'il collaborait avec le médecin du travail d'une usine utilisant ce matériau et qu'il était menacé de procès par cette même entreprise s'il publiait les résultats qu'il avait obtenus. C'est également lui qui a montré le rôle nocif du tabac dans le cancer du poumon et bien d'autres pathologies.
Une polémique développée après son décès dénonce des liens financiers avec Monsanto, mais ses défenseurs arguent qu'il n'était pas coutumier, il y a trente ans, d'y voir un conflit d'intérêts et que Doll souhaitait coopérer avec les compagnies pour accéder à leurs données, comme il l'avait fait en 1955.
Par ailleurs, les auteurs de l'article insistent sur la preuve épidémiologique en matière de cancer professionnel, sans évoquer un instant les possibilités de preuve toxicologique. L'analyse du dosage pulmonaire de corps asbestosiques (CA) n'est ainsi pas mentionnée. Or ce type d'analyse a permis de révéler en 2005, sur 73 cancers du poumon opérés, une exposition anormale à l'amiante dans 20 % des cas. Un taux supérieur à 1 000 CA permet d'affirmer une surexposition et d'aider à la reconnaissance en maladie professionnelle ou auprès du Fonds d'indemnisation des victimes de l'amiante (Fiva) en cas d'exposition environnementale.
Cette analyse minéralogique, pratiquée de manière systématique sur des cancers du poumon opérés, pourrait constituer un outil très utile et complémentaire à l'enquête professionnelle. D'autant plus que la sous-déclaration des cancers professionnels est majeure, le plan cancer estimant leur nombre entre 15 000 à 40 000. Rien n'est fait non plus pour développer les dosages de particules cancérogènes dans les organes malades, qui pourraient être réalisés par des études en microscopie électronique.
Ces dernières années, l'activité de dosage de CA n'était menée que par deux laboratoires en France. Le premier est le Lépi, dirigé par un médecin du travail qui a été président du Fiva. Le second, que j'ai créé en 2005 au centre hospitalier Saint-Joseph-Saint-Luc, a été fermé pour des raisons de stratégie d'établissement, sans que les pouvoirs publics trouvent à redire… Pourtant, ce laboratoire permettait de prouver une surcharge anormale en amiante dans près de 10 % des cancers du poumon opérés, alors que seulement 3 % sont déclarés actuellement.
Michel Vincent, Pneumologue et Cancérologue, Président De Minapath Développement
Dans les années 1970, période traitée par l'article, les conflits d'intérêts dans le champ de la santé publique ont fait débat aux Etats-Unis. Et les travaux de Richard Doll n'ont pas échappé aux critiques, telles que celles formulées par Samuel Epstein, professeur de santé publique, dans un ouvrage de référence : Politics of cancers. Quant aux preuves toxicologiques, ce n'était pas l'objet de l'article. Ce dernier critique néanmoins le postulat selon lequel seule l'épidémiologie pourrait attester d'un lien entre cancer et travail, au mépris d'autres éléments, notamment toxicologiques. Cela étant dit, la trace biologique d'une exposition à l'amiante, connue pour être aléatoire, ne permettra pas de reconnaître l'origine professionnelle d'un cancer s'il n'est pas attesté que cette exposition a eu lieu au travail.

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