
« Être reconnue et dédommagée pour mon corps qui me fait souffrir »
Femme de ménage et assistante de direction, Martine Favier et Linda M. ont obtenu la reconnaissance en maladie professionnelle de leurs multiples pathologies. À la clé, un soutien financier et psychologique décisif. Premier volet de notre dossier « Maladies professionnelles : soigner la reconnaissance ».
Martine Favier, 62 ans, est entrée comme femme de ménage chez Onet en 1980. Pendant quarante ans, elle travaille sur le site nucléaire de Marcoule, dans le Gard. « Je nettoyais les bureaux, les salles de vestiaire et les réfectoires, raconte-t-elle. Jeune, je commençais à 5 heures du matin et, parfois, pour gagner plus d’argent, je travaillais aussi les après-midis. Plus tard, je travaillais de 8 à 16 heures. » Chaque jour, elle porte des seaux d’eau et hisse les chaises sur les bureaux. « Plus que le poids, la difficulté venait surtout de la répétition des mouvements », précise-t-elle. Des douleurs apparaissent au niveau de ses épaules, de ses mains et de ses coudes, qui se traduisent au fil des années par de multiples pathologies : épicondylite, épithrochléite, ténosynovite, etc. En janvier 2001, Martine Favier fait une chute en récurant une douche et se blesse l’épaule gauche, ce qui aggrave encore ses douleurs.
Linda M., 52 ans, de son côté, a aussi vu sa santé se détériorer sous l’effet de son travail. « Je suis embauchée en 2010 chez Ineo, la filiale d’Engie en charge de l’éclairage public, en tant qu'assistante de direction, retrace-t-elle. Deux ans plus tard, mon directeur a voulu m’imposer des pratiques contraires à l’éthique. Je lui ai clairement dit que j’effectuais mon travail dans les règles. De ce fait, il a commencé à ne plus m'augmenter, à ne plus me donner de primes, à me maltraiter dans tous les domaines… » Linda M. tient le cap, mais les reproches sur son travail pleuvent. Elle démontre qu’ils sont infondés et se syndique, ce qui signe selon elle son « arrêt de mort ». Sous les pressions encore accrues de son directeur, elle s’effondre en février 2019. « J'ai fait un énorme burn-out, se souvient-elle. J'étais au bord du suicide, alors que j'avais plutôt une personnalité joyeuse, aucunement dépressive. En juillet 2019, mon corps a lâché, j'ai déclenché une maladie chronique, une rectocolite. »
Plus de dix ans de démarches
En 2023, plus de 68 546 salariés ont obtenu la reconnaissance d’une pathologie en maladie professionnelle, en hausse de 7,1% par rapport à 2022. Un sésame souvent décroché à l’issue d’un long chemin, qui n’efface pas les douleurs mais acte leur prise en compte et, surtout, prévoit leur indemnisation. Ce n’est qu’en 2014 que Martine Favier commence à constituer un dossier. Pour se faire aider, elle se tourne vers la CFDT et sa conseillère en droit du travail Marie Sanroman. La salariée reçoit aussi le soutien du docteur Lucien Privet, membre de l’association Ramazzini. En avril 2019, elle passe à temps partiel du fait de son invalidité. En décembre 2019, la femme de ménage est reconnue inapte à tout poste et licenciée un mois plus tard en l’absence de possibilité de reclassement. Martine Favier finit par obtenir la reconnaissance de pas moins de sept maladies professionnelles, à laquelle s’ajoute son accident du travail.
L’ancienne femme de ménage et la CFDT se sont aussi battues pour obtenir un meilleur taux d’incapacité permanente partielle (IPP). Des démarches lourdes, pour lesquelles un soutien était essentiel. « Il faut être accompagné, estime Martine Favier. Je n’aurais pas été capable de faire toutes ces demandes seule, sans l’aide d’un syndicat. A chaque fois, mon employeur a fait appel des jugements. Il fallait repasser devant les médecins et devant un juge. »
« Je ne suis pas tombée malade par hasard »
Linda M. est quant à elle incitée à demander la reconnaissance de ses pathologies en maladie professionnelle par une collègue qui prend de ses nouvelles. En mars 2020, un an après le début de son arrêt maladie, elle rencontre un médecin du travail. « Il me dit que ma situation relève de la maladie professionnelle, que je ne suis pas tombée malade par hasard, se souvient Linda M. Je le savais, mais je n'avais pas la force psychologique d’entamer cette démarche par peur de ne pas obtenir la reconnaissance. Un refus aurait été comme prendre un deuxième coup de bâton. Finalement, en mai, je me suis décidée. Si personne ne réagissait, mon directeur resterait toujours gagnant. »
Linda M. dépose son dossier en juin 2020. Comme tous les troubles psychiques, la dépression ne figure pas dans les tableaux de maladie professionnelle. L’assistante de direction doit donc se tourner vers le comité régional de reconnaissance des maladies professionnelles (C2RMP) qui rend un avis favorable, en janvier 2021. « Administrativement et psychologiquement, il était plus que nécessaire que je sois épaulée dans ces démarches, en particulier pour prouver que ce qui m’arrivait était en lien avec l'entreprise », explique-t-elle. En avril 2022, sa dépression et sa rectocolite chronique hémorragique sont reconnues comme des maladies professionnelles.
Financer des soins coûteux
C’est un soutien symbolique, mais aussi financier. « C'est bien d'être reconnue et dédommagée pour mon corps qui me fait souffrir, souligne Martine Favier. C'est une aide importante, y compris moralement. Je passe du temps à faire des soins pour essayer de me soulager : en plus de la kinésithérapie depuis vingt ans, j’ai recours à l’homéopathie, à l’acupuncture, aux massages, à l’ostéopathie… Certains de ces soins ne sont pas remboursés. Je ne pourrais pas me les payer si je n’avais pas obtenu de rente. »
Pour Linda M. également, la reconnaissance en maladie professionnelle a des répercussions financières positives, mais pas seulement : « Psychologiquement, elle m'a apporté un soulagement et un bénéfice médical en reconnaissant que je ne suis pas responsable de ma dépression, que c’est l'employeur qui a été fautif. » Trop angoissée à l’idée de travailler à nouveau en entreprise et de réaliser des tâches administratives, elle a créé une microentreprise de repassage à domicile. Elle doit de son propre aveu « réapprendre la vie sociale et professionnelle ». « Mais la reconnaissance m'a aidée à avancer, assure-t-elle. Je n'ai aucun regret. »